Interview de Frédéric Oble
Directeur du Mastère Spécialisé Management International Agroalimentaire de l'ESSEC

Frédéric Oble - Directeur MS Management International Agroalimentaire de l'ESSEC

Nous avons le plaisir d’accueillir cette semaine sur notre blog Frédéric Oble, Directeur du Mastère Spécialisé Management International Agroalimentaire de l'ESSEC. Frédéric Oble a bien voulu partager avec nous son regard compétent sur le monde de l'industrie agroalimentaire.

Qui est Frédéric Oble ?

Essec

Frédéric Oble est ingénieur en agronomie et industries alimentaires. Après un parcours en classes préparatoires, il a étudié à l'ENSAIA (Ecole Nationale Supérieure d’Agronomie et des Industries Alimentaires) à Nancy. C'est à la fin de son parcours dans cette école qu’il a découvert le marketing. Il a ensuite fait un Doctorat en sciences de gestion orienté marketing.

Frédéric Oble a travaillé pendant 2 ans au CREDOC (Centre de Recherche et d’Etude pour l'Observation des Conditions de vie) dans le département Prospective de la consommation qui réalise les études concernant les habitudes de consommation des ménages et notamment les enquêtes sur l'alimentation des français.

Frédéric Oble est entré à l'ESSEC en 1990 en tant que professeur de marketing spécialisé sur l'agroalimentaire.

Aujourd'hui il est professeur permanent à l'ESSEC, au département marketing. Il exerce également deux autres responsabilités : celle de Directeur du Mastère Spécialisé Management International Agroalimentaire depuis 1997 et celle de Directeur du parcours Marketing opérationnel et Développement commercial au sein du programme MGO dispensé en formation permanente depuis 2013.

Frédéric Oble a participé récemment à la mise à jour de l’ouvrage "Principes de marketing" 13e édition 2017 (Philip Kotler, Gary Armstrong) aux Editions Pearson. Il est actuellement en train de corédiger un nouvel ouvrage sur le marketing (Editions Vuibert).

Et maintenant, place à l’interview.

Quels sont les aspects du management de l’agroalimentaire qui vous passionnent le plus ?

L'agroalimentaire est mon fil rouge. Manger ou boire sont des activités quotidiennes qui concernent tout le monde, sur toute la planète, et il est passionnant de servir ce besoin. Mon intérêt pour le marketing de l’agroalimentaire se concentre sur la compréhension des comportements alimentaires, l’études des consommations alimentaires et de leurs évolutions. En résumé, il s’agit de s’intéresser à ce qui se passe dans la tête et dans l'assiette du consommateur. Pour citer Brillat-Savarin, « dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es ».

Les enjeux autour de l’alimentation sont de plus en plus forts.

Ma formation initiale d’ingénieur en agroalimentaire m’incite à m’intéresser à tout ce qui touche à la production agroalimentaire. Dans le secteur de l’alimentation, l’approche est forcément globale, on raisonne sur toute la filière « de la fourche à la fourchette ». On s'interroge, se réinterroge sur la production agricole, sur les coopératives agricoles, sur les problématiques phytosanitaires, sur le bio, en passant par les distributeurs, la restauration hors domicile, la grande distribution etc.

En résumé, on ne peut pas se contenter de regarder l'assiette, si l’on veut savoir ce qu'il y a dedans, il faut remonter à la source.

Même si la consommation alimentaire est quotidienne, ce n’est pas un acte banal : les nombreux enjeux de santé, de développement durable, d'accès à l'eau et aux ressources, de rémunérations des producteurs la rende impliquante aux yeux des consommateurs qui sont de plus en plus exigeants. Les challenges qui en résultent pour les différents acteurs de l’agro-alimentaires m’ont toujours passionné !

Ce qui m'intéresse le plus, aujourd'hui ce sont toutes les transformations profondes qui impactent le monde.

Le consommateur a changé, le digital est partout, de nouveaux acteurs se créent tous les jours. Avec la concurrence d’Amazon, la grande distribution doit évoluer… Les hypermarchés existeront-ils encore demain ? Aujourd'hui des petits acteurs agiles arrivent à se développer et à apporter des réponses intéressantes au marché, au consommateur (par exemple Michel & Augustin, Juste Pressé, etc.). Même si aujourd'hui il est toujours compliqué d’entrer sur le marché de la grande distribution, celle-ci souhaite pouvoir proposer de l'innovation dans ses rayons et s’intéresse donc à ces jeunes marques qui innovent.

Toutes ces questions de transformations liées au digital affectent tous les secteurs industriels. Dans l’agro-alimentaire, de nouveaux modèles voient le jour avec de nouvelles organisations qui nécessitent de nouvelles compétences : l’agriculture de précision, la e-supply-chain avec le e-commerce, la distribution connectée, les usines 4.0, les smarts cities, l’agriculture urbaine...

Aujourd’hui, le consommateur est à la recherche de sens dans ce qu’il fait et consomme.

Les aspirations des consommateurs ont profondément changé : il est connecté bien sûr, plus engagé, à la recherche de sens. De nouvelles tendances et modes de consommation apparaissent : le retour aux sources, le local, le “manger mieux”, l’instantanéité (les produits et services doivent être disponibles immédiatement et partout)…

Aujourd’hui quels sont les métiers du management de l’agroalimentaire les plus recherchés par les entreprises ? Quels sont les métiers émergents, les nouveaux métiers ?

Le secteur de l'agroalimentaire n'est pas le plus à la pointe dans la transformation de ses métiers. Cependant, le secteur est bien sûr impacté comme tous les autres par les transformations liées au digital.

Dans les métiers du management on retrouve les grands pôles métiers suivants : marketing et commercial (business développement, export), achat et trading des matières premières, supply-chain management, finance/gestion.

Faisons le zoom sur certains de ces pôles métiers :

  • Marketing

Dans le domaine du marketing, on conserve la structure classique : chef de produit, chef de marque, chef de groupe, directeur marketing. Ce qui va changer c'est la manière d'aborder le consommateur, la manière de l'étudier, et de communiquer avec lui. Les process d'innovation peuvent être raccourcis, grâce à des méthodes agiles qui permettent d’expérimenter. C’est donc le contenu du métier qui a beaucoup évolué. Les nouveaux métiers du marketing sont ceux en lien avec le digital (ex : responsable marketing digital et mobile, community et social media manager, data scientist, digital brand manager…).

  • Commercial

Les profils recrutés sur les postes commerciaux ont beaucoup évolué en niveau de recrutement. Ce sont des personnes à potentiel, véritables responsable de business dans leur zone. Aujourd'hui les grands groupes, recrutent pour des postes de commerciaux terrain, de responsable de secteur, des étudiants issus des Grandes Ecoles de commerce (ex : ESSEC, HEC etc.).

  • Business développement

On recherche des personnes qui ont le virus du business, du développement, le sens du terrain, voire de l'aventure à l'international, pour développer un business, une marque, un territoire avec des vraies compétences de dynamisme, d'autonomie etc.

Ces professionnels doivent être motivés pour arriver à développer leur business dans leur zone. Ils doivent être agiles, avec le sens du commerce, bien comprendre leur environnement, être efficaces dans la relation client. Ces fondamentaux métiers n'ont pas beaucoup évolué mais les marchés, les acteurs et la concurrence ont beaucoup changé !

  • Achats

La responsabilité dans le domaine des achats est stratégique. L’engagement RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises), le respect de l'environnement, le commerce équitable, tout au long de la chaîne de production sont devenus des enjeux essentiels dans les achats : on parle d’achats responsables.

Ainsi, le Directeur Sourcing et Opérations et co-fondateur d’Harmless Harvest, entreprise qui produit de l'eau de coco en Thaïlande destinée au marché US affirme que dès le départ, leur business model a été désigné autour d’un sourcing responsable respectueux de l’écosystème (People, Product, Planet), faisant vivre décemment des petits producteurs de noix de coco bio (Fair Trade).

Par ailleurs, en travaillant étroitement avec les fournisseurs (équipements, ingrédients), les achats peuvent jouer un rôle moteur dans les innovations proposées aux consommateurs.

  • Supply chain management

Le domaine de la supply-chain et notamment la e-supply-chain (supply-chain pour le e-commerce) recrute beaucoup. L’enjeu est le suivant : comment mettre en place, inventer, de nouveaux modèles, qui viennent améliorer voire remplacer la supply-chain traditionnelle (basée notamment sur les ventes aux clients grande distribution). Pour les producteurs et les industriels, la désintermédiation est une tendance lourde : comment vendre directement à l’utilisateur final sans passer par des intermédiaires de distribution, en récupérant de la data qui permettra d’améliorer la satisfaction et l’expérience client.

Un exemple de métier recherché : responsable supply chain e-commerce, responsable Sales & Operations Planning (prévisions de ventes à partir de Big Data).

Tous les métiers ont évolué ces 5 dernières années plus qu'ils n'avaient évolué les 15 années précédentes !

Par ailleurs, la nécessité d'associer plusieurs métiers dans la gestion de projets devient primordiale pour les entreprises, ce qui nécessite de s’intéresser aux interfaces entre les métiers et va à l’encontre de l’hyperspécialisation au bénéfice d’une vision plus transversale de l’entreprise toute entière tournée vers le client.

Quand on lance un nouveau produit par exemple, ce n'est pas juste l'affaire du marketing. De nouvelles équipes multimétiers vont se constituer en mêlant des responsables achats, supply chain, marketing et R&D : ils vont devoir se comprendre pour avancer sur un projet commun !

 

Management International Agroalimentaire

Pour un jeune souhaitant s’orienter vers les métiers de l’industrie agroalimentaire, quelles compétences clés leur conseilleriez-vous de développer ?

Les écoles et universités se sont historiquement concentrées sur le développement des hard skills (connaissances techniques et académiques). A l’ère des robots et de l’intelligence artificielle champions des compétences techniques, il faut développer les compétences qui ne pourront pas être déléguées aux robots : ce sont les compétences comportementales, la créativité, le sens artistique, bref les « soft skills » (savoir être). Elles sont primordiales car les entreprises recherchent des personnes ayant les compétences relationnelles et émotionnelles qui leur permettront d’être les acteurs de leur transformation

Les softs skills permettent de rendre nos jeunes agiles et innovants grâce à des qualités qui permettent de mieux collaborer au sein d’équipes multiculturelles (écoute, vision, capacité de se remettre en question, capacité à motiver les autres…). Il faut aussi qu'ils soient capables de détecter les changements de demain en étant curieux et ouverts sur le futur. Il faut également développer un esprit entrepreneurial (créativité, audace, prise de risque…), car même si l’on ne crée pas sa start-up, ces compétences seront utiles en entreprise pour être un intrapreneur.

Si je ne dois retenir qu'une seule chose c'est : apprendre à apprendre. Apprendre de nouvelles choses, apprendre des autres et de soi.

Concernant les hards skills, il faut évidemment que les jeunes soient formés en marketing, finance etc. mais ce n’est pas le plus compliqué car c’est le cœur de métiers des Ecoles, et ce type de savoir est facilement disponible (MOOCs, etc.). Nous développons de nouveaux hard skills comme le design thinking au travers de projets de réalisation de concepts innovants.

Par ailleurs, l'anglais est indispensable. Heureusement, le niveau d'anglais de nos candidats (ingénieurs, écoles de commerce, universités) a beaucoup progressé ces 10 dernières années.

Dans un futur proche, nous allons proposer notre programme MS Management International Agroalimentaire entièrement en anglais car nous souhaitons élargir nos recrutements à des candidats internationaux. La France dispose d’une forte réputation pour son alimentation et sa gastronomie, et alliée à une forte expertise de l’ESSEC dans ce domaine nous pouvons développer notre programme à l’international autour du Food Business et de ses enjeux.

Pouvez-vous nous présenter en quelques mots votre Mastère Spécialisé Management International Agroalimentaire ?

L'ambition du programme est de former des managers de l'agroalimentaire bien préparés aux transformations profondes du secteur.

Transformations qui affectent l'agriculture, les industries, la distribution, la restauration hors domicile, les services, les consommateurs. Il faut donc des professionnels qui aient des compétences fortes pour être capables d'innover, d'inventer de nouveaux business models et de transformer les entreprises ou bien de créer leur start-up. Il faut des personnes qui soient engagées et moteurs sur les enjeux de RSE au sein des entreprises.

Le MS Management International Agroalimentaire est une formation en 1 an (8 mois de cours et 6 mois de stage), à la carte sur les métiers avec des cours optionnels en fonction du projet professionnel de chaque étudiant. Nous attirons généralement des ingénieurs agri/agroalimentaire, des universitaires en sciences de la vie, ainsi que des profils pharmaciens, vétérinaires. Nous accueillons aussi d'autres profils plus variés qui viennent d’écoles de commerce, de gestion, sciences politiques etc.

Le point commun de tous ces jeunes : ils sont passionnés par l'alimentation et ses enjeux !

Quand ils arrivent à l’ESSEC, la grande majorité des étudiants ont des connaissances assez limitées des métiers dans le domaine de l’agroalimentaire. Pour y remédier, nous avons mis en place divers dispositifs afin qu’ils aient une vision concrète des métiers possibles, des différents types d’entreprises ou même des secteurs à envisager comme la santé ou la restauration hors-domicile.

Les étudiants travaillent sur de vrais projets confiés par des entreprises avec un angle qui est la transformation de l'entreprise face aux défis du futur. Par exemple, ils viennent récemment de présenter un cas de design thinking devant le COMEX de Métro (pour accompagner la transformation de leurs magasins) sur lequel ils travaillaient depuis 6 mois. Le sujet à traiter était : " Quel est l'entrepôt du futur chez Métro ?” Quel serait la nouvelle relation client et comment l'enrichir ?

Mot de la fin : quels conseils donneriez-vous à un lycéen qui veut s’orienter dans ce domaine ?

L'agroalimentaire doit avoir une résonance pour eux. Les jeunes doivent avoir une appétence pour l'alimentaire et ses enjeux ! Aimer la bonne nourriture, aimer la cuisine, est un bon début. S’intéresser aux modes de production, aux services liés à l’alimentation, à la nutrition, aux services que l’on peut développer pour les consommateurs en France et dans le monde constituent de bonnes pistes.

Il est important d’essayer de discuter le plus possible avec des gens qui travaillent dans ce secteur, quel que soit le type d'entreprise ou de métier, pour identifier ce qui leur plaît dans leur métier et leur quotidien. Il faut être capable de se projeter, et de se dire : “Oui ça me plairait bien et je me vois bien exercer ce métier. Je suis sensible à ce type d’enjeu et je me vois bien relever ce type de challenge”.

Pour être capable de donner le meilleur de soi-même dans son futur métier, la règle première est d’être motivé, voire passionné !

 

Merci à Frédéric Oble d’avoir accepté notre invitation et pour le temps consacré.

 

Lien pour en savoir plus : Master Spécialisé Management International Agro-alimentaire

 

 

Publié par Recto Versoi le 16/05/2018